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Publié par igor deperraz

Je me souviens d’Albert Camus

Je me souviens d’Albert Camus, c’était un peu avant 1957, nous déjeunions  quelque fois ensemble au restaurant de l’UNESCO. Je finissais mon doctorat de droit et  nous portions en ce temps là le même chapeau de feutre gris. Nous n’étions jamais  d’accord sur le concept  d’absurde « pour l’homme absurde, seul compte-le ici et le maintenant »

 Vous aimiez défendre l’idée que le suicide de l’homme n’éteint pas le silence déraisonnable du monde. La révolte immanente et permanente amenant cette jonction entre le monde et le moi. Je me souviens vous avoir admiré pour avoir été le premier intellectuel français à s’être soulevé contre l’usage de la bombe atomique après 1945…Mais vous comme moi, nous sentions que le Monde qui grondait sous nos pieds ne nous appartenait pas.

Vous avez par la suite dédié votre prix Nobel à Louis Germain, cet instituteur qui vous donna cette capacité à l'abstraction des contraires. Je me souviens combien vous me parliez de lui avec amour et passion. Nous aimions tous deux le Sud de la France et ces petites routes qui sentent bon le tilleul.  Un jour vous m’avez demandé où j’avais bien pu acheter ce rasoir mécanique que l’on remontait comme un réveil …Au bazar de l’hôtel de ville ! Vous avais- je répondu. Le quotidien nous absorbait en ce temps là avec plus de férocité. On trouvait alors de  tout dans les sous-sols de ce grand magasin.

 Un jour de décembre vous êtes passé me voir dans le  XVII arrondissement, mon oncle  finissait sa carrière d’ambassadeur et  me logeait au 6e étage, nous sommes descendu dans le salon pour déjeuner sur la grande table de marbre noir, vous êtes resté contemplatif devant  un Mozart en porcelaine de Sèvre, était-ce la fragilité de l’objet ou sa présence dans ce lieu de pouvoir qui vous inspira par la suite.

Je me souviens d’avoir appris votre disparition sur Paris Inter. J’en fus attristé. Absurde destin que le notre qui nous avait donné ces facilités et cette indigne lucidité sur le monde. Il allait  nous la reprendre sans la moindre hésitation.

J’ai par la suite repensé à nos conversations sur le  silence du monde. Si j’ai choisi le silence, ce n’est pas pour vous donner tort, mais parce que ce choix s’imposait en moi .Le suicide ne dérange  t’il pas l’absurde.

J ai gardé le livre que vous m’aviez prêté et  soulignez cette phrase si insignifiante " personne que toi n’avait le droit d’entrer ici, car cette entrée n’était faite que pour toi, maintenant je pars et je ferme" Franz Kafka Le procès.

A la mémoire d’Albert Camus et de l’autre chapeau de feutre gris.

Igor Deperraz

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