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Publié par igor deperraz

Lisbonne, l’intranquille

 

Sur la place du commerce à Lisbonne, lorsque la pluie se met à tomber, on sort machinalement son grand parapluie noir en attendant le retour de l’éclaircie ou du grand soleil. C’est un peu comme cela que ce pays de dix millions d’habitants, fondateur de la Zone euro en 1999 affronte les mesures d’austérité demandées par la « Troika » et suivit à la lettre par le premier ministre du PSD, la droite conservatrice portugaise : Pedro Passos Coelho. Bruno, ancien cuisinier breton de la Marine française qui tient dans le Bairo alto une Pensao  depuis 30 ans ne se sent pas accablé par la crise. « Il ne faut pas oublier que la révolution des œillets en 1974 n’a pas provoqué la chute du dictateur Salazar ! Il était déjà mort ! Les Portugais sont toujours très conservateurs, certains ont gardé la nostalgie de la dictature ». Contrairement à l’Espagne voisine, la crise du logement n’est pas perceptible même si une nouvelle loi a fait exploser les prix des loyers dans le secteur privé. Les HLM portugais longeant la voie ferrée menant à Sintra accueillent pour une centaine d’euros les exclus du centre de la Capitale.

 Les 23 pour cent de TVA et l’obligation faite de remettre un ticket sous peine d’amende pour le restaurateur et le client ont visiblement bouleversé les habitudes des Lisboètes. Cette mise aux normes de mondialisation entraîne une multitude de liquidations judiciaires dans le secteur de la restauration. L’odeur de morue salée a déserté les rues de l’Alfama pour celle des briocheries industrielles .Gracinda Ferreira fait partie du puissant syndicat de la fonction publique locale et pousse son balais dans les rues escarpées en saluant tous les habitants du quartier qui ne manquent jamais une occasion de lui demandé des nouvelles de ses deux enfants. « Je gagne 532 euros et huit centimes ! Mes enfants n’ont pas de travail et veulent quitter le pays, je n’ai pas d’argent pour quitter la ville et pas de quoi aller une fois à Paris ! Si je manifeste, c’est pour que tout soit comme avant, je suis un peu socialiste révolutionnaire ! » Le leader très charismatique du syndicat de la fonction publique Fransisco  Bneis fait un discours très enflammé devant l’hôtel de ville de Sintra dont le Maire va privatiser les services municipaux et en confier la gestion au Vinci local, la SMAS. La foule des manifestants porte le gilet fluo et dans le calme applaudit largement les accents très castristes de l’orateur.

 Joaquim Reis suit pour la Presse locale l’évènement et confie qu’il ne croit pas dans ce mouvement qui cherche à fragiliser l’actuel premier ministre conservateur. « Il y a les communistes derrière tout ça , ils font de l’agitation, mais au fond ils seraient obligés de faire comme les autres,  ce qui me dérange dans la situation actuelle c’est le sentiment de déclassement . Je suis la première génération de la classe moyenne qui a pu étudier dans de bonnes conditions et avec de bons profs au Portugal et au moment même où on allait être un pays comme les autres , on nous fait replonger 20 ans en arrière . » Irène Lopes Rodriguez s’est levée tôt pour prendre son service au café del mondo. « Moi et mon mari, on a un travail, j’ai acheté ma maison il y a 20 ans et je rembourse 250 euros par mois, je gagne avec les pourboires 600 euros par mois. Mon beau frère et sa femme sont partis en Angleterre pour gagner leur vie, ils n’avaient pas de travail. Les gens ne consomment plus comme avant. Le matin ils prenaient des viennoiseries, maintenant ils prennent qu’un galao (café au lait) ou une bica (express). Même le midi ça a changé, les gens mangent juste le plat principal, c’est ça la crise ». Dans un petit square des hauts de Lisbonne Ana Maria Alvarenga  tricote un passe-montagne pour son mari originaire de Guinée. » Tu vois je pourrais comme d’autres partir au Brésil ou en Angola, mais ici mes enfants vont à l’école à pied et je prends le métro avec mon iPhone dans les oreilles, là-bas tu gagnes peut être de l’argent, mais rien ne vaut la Soledad du Portugal. Amadou vient au bureau de l’émigration de Cascais. « Tu sais, tu travailles ici  6 ans et après, il te donne la Nationalité portugaise, alors quand tu es portugais, tu es français, allemand ou anglais ! »

Le Portugal est-il l’élève modèle de la contestable troïka qui s’adapte au changement et aux déplacements des zones d’influence économique ou le bouc émissaire d’une politique d’austérité poussant à l’exil ses populations ? Il est difficile de répondre tant s’affrontent deux conceptions de l’identité européenne. L’une qui voudrait que l’Europe continue son leadership sur la scène internationale au prix d’une acculturation sans précédent de ses valeurs et l’autre qui voudrait préserver la douceur de vivre au mépris des règles de compétitivité. Au fil du temps, Lisbonne aura perdu chaque jour un peu plus de son identité, se fondant dans cette soupe sans goût des capitales européennes .De ces deux voies possibles, aucune instance européenne n’est en mesure aujourd’hui de débattre et c’est surtout en cela que la révolte se nourrit. Le manque d’intérêt pour le quotidien des gens commence à inquiéter les héritiers de Fernando Pessoa , ce génie hétéronyme qui laissa dans une malle 27 543 textes, dont le célèbre livre de l’.intranquillité.  «Est-ce  je sais que je vis ou bien seulement que je le sais ».

  Igor Deperraz,  Lisbonne  

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